Interview de Son Excellence Gilles Garachon au Petit Journal (part.1)

ambassadeur-gilles-garachonGILLES GARACHON – « France-Thaïlande : des relations anciennes avec de nouvelles perspectives »

Arrivé en poste il y a un an après un premier passage entre 1999 et 2003, l’ambassadeur de France à Bangkok, Gilles Garachon, revient sur cette première année riche en événement historiques qui marque un tournant dans l’histoire de la Thaïlande et ouvre de nouvelles perspectives dans les relations bilatérales

Voilà un an que vous avez pris vos fonctions en Thaïlande, quel bilan faites-vous de cette première année d’une manière générale et quelles perspectives entrevoyez-vous?

Cette première année aura été pleine d’inattendus, marquée, très peu de temps après ma prise de fonction, par un événement dramatique: les attentats de Paris du 13 novembre 2015. Et elle se termine par un autre événement tragique pour tous les Thaïlandais cette fois, quoique prévisible, le décès du roi Rama IX, survenu le 13 octobre 2016.

C’est souvent dans ces moments de deuil que les peuples amis de longue date, comme le sont les Thaïs et les Français, manifestent leur sympathie réciproque. J’ai ainsi reçu, lors des attaques de Paris, beaucoup de témoignages et de manifestations d’intérêts sincères et émouvants. A la mort du roi, ce fut au tour des Français de se joindre à la douleur des Thaïlandais [voir plus bas, ndlr]

Ce que je voudrais retenir de cette première année,c’est justement ce véritable attachement des Thaïlandais pour la France. La France, ses valeurs, sa culture, son histoire, son art-de vivre, comptent beaucoup pour les Thaïlandais. Et c’est réciproque. C’est un atout considérable pour notre relation bilatérale. Notre but, et nous y consacrons toute notre énergie, a été et est toujours de développer, diversifier et enrichir au maximum cette relation et promouvoir au mieux la maison France.

Mon objectif durant cette première année a ainsi été d’essayer de créer avec mes collaborateurs de l’ambassade, et plus largement avec les acteurs français de l’équipe France en Thaïlande – chambre de commerce et d’industrie, conseillers du commerce extérieur, diverses associations françaises- pour n’en citer que quelques-uns, une dynamique en faveur de notre pays, qui soit destinée à promouvoir dans tous les secteurs la France et nos intérêts. C’était un objectif unique.

Et au terme de cette première année, je crois que la dynamique est bien lancée mais qu’elle doit maintenant se développer dans un contexte nouveau particulièrement important, à savoir celui de l’évolution dynastique de la Thaïlande.

Dans quelques jours ou quelques semaines en effet un nouveau roi sera proclamé, dans un an des élections législatives sont prévues, augurant une évolution de la situation politique, économique et sociale de la Thaïlande. Notre objectif est de promouvoir les relations avec la France, mais de le faire dans un monde qui bouge, qui nécessite une bonne capacité d’adaptation.

Quel bilan en ce qui concerne les échanges commerciaux France-Thaïlande ?

Sur le plan économique, la Thaïlande est pour nous un pays important. C’est notre 3ème client en Asie du Sud-Est, un pays où l’on est présent sur les plans politiques et économiques depuis longtemps. Environ 280 sociétés françaises emploient entre 65.000 et 70.000 Thaïlandais. Nous employons donc beaucoup de monde ici, mais nous pouvons faire mieux ! Nous avons 1.5% de parts de marché en Thaïlande. Parmi les pays comparables, l’Allemagne, par exemple, a deux fois plus de parts de marché que nous. Certes, nos résultats sont bons, nos parts de marché en Thaïlande étant supérieures à celles que nous avons dans la plupart des autres pays d’Asie du Sud-Est, mais nous pouvons faire mieux.

Le poids commercial de la France en Thaïlande a-t-il déjà été plus important dans l’histoire de nos relations ?

Il y a eu effectivement des périodes où l’indice était plus élevé, notamment les années où la France a vendu des avions à la Thaïlande, mais globalement, nous oscillons entre 1.3 et 1.6% de parts de marché. Nous pouvons aller plus loin. Certes, nos entreprises font preuve ici de beaucoup de dynamisme et sont très diversifiées, mais je pense que nous pouvons accueillir plus de PME françaises et développer dans de nombreux secteurs des coopérations et des échanges économiques plus importants qu’ils ne le sont à l’heure actuelle. D’ailleurs aujourd’hui, beaucoup de PME et de start-up s’implantent dans des secteurs diversifiés, comme les nouvelles technologies de la communication. Nous avons une place solide dans le domaine économique, mais de nouveaux territoires doivent être explorés, avec, à la clé, des contrats à remporter. Le rôle de l’ambassade est de venir en appui de nos entreprises dans leur quotidien, et d’essayer d’ouvrir des portes au niveau politique quand cela est nécessaire.

Compte tenu des changements que connait la Thaïlande actuellement, quelles orientations l’ambassade privilégie-t-elle pour favoriser ce développement ?

Les Thaïlandais ont eux-mêmes définis les secteurs qu’ils jugent prioritaires, à savoir l’énergie, les transports, l’espace, la santé, les villes nouvelles. Et ces secteurs constituent pour nous aussi des priorités. C’est donc vers ces secteurs que nous nous tournons. Nous envisageons par exemple la signature d’un accord entre le MEDEF et les organisations thaïlandaises équivalentes pour définir, d’entreprise à entreprise, quels seront les secteurs et les projets porteurs. L’ambassade est là pour appuyer solidement nos entreprises dans cette tâche. En Asie du Sud-Est, la Thaïlande est l’une des principales économies et entraine dans son développement ses voisins cambodgiens, laotiens et birmans. Elle développe beaucoup ses infrastructures, comme le montrent le développement de l’aéroport de Suvarnabhumi, mais aussi les nouveaux projets de chemins de fer, d’autoroutes, et le fameux corridor est-ouest. La Thaïlande joue un rôle de carrefour en termes d’infrastructures, elle a donc beaucoup investi dans ces projets.

Le pays investit également, et c’est fondamental, dans l’éducation et l’innovation. C’est le fameux slogan « Thailand 4.0 ». Là aussi, la France peut aider, car nos deux pays ont globalement le même format sur de nombreux plans : la population, le territoire, le fait que ce sont des pays carrefours, confrontés à la nécessité de l’innovation, au défi démographique avec le vieillissement de nos populations, etc. Nos problématiques sont assez proches et l’on a donc de nombreuses possibilités d’échanger dans les domaines économiques mais aussi dans la coopération. La richesse de nos expériences communes fait que nous avons chacun beaucoup à apprendre de l’autre.

Nous sommes dans un monde où l’ouverture des frontières, la circulation des produits, des personnes et des idées ne cessent de s’accélérer. La Thaïlande et la France, qui ont des objectifs et des défis assez analogues, ont ainsi toutes les bonnes raisons de travailler ensemble.

En ce qui concerne la coopération culturelle et scientifique ?

Nous développons des coopérations dans tous les secteurs : artistiques, culturels, linguistiques avec l’enseignement de la langue française, et aussi dans les domaines scientifiques et universitaire. Beaucoup d’universitaires, de hauts fonctionnaires, de juristes, de médecins et de militaires thaïlandais ont été formés en France, tout comme des Français l’ont été en Thaïlande. Nos relations sont très anciennes et riches. Aujourd’hui, le défi pour la coopération universitaire et scientifique est de les faire évoluer vers l’innovation, et vers des secteurs prioritaires à la fois pour la Thaïlande et la France. La contrainte des moyens nous oblige à concentrer nos actions sur des secteurs d’avenir comme les nanotechnologies, la recherche biomédicale, la nutrition ou encore la bio-économie. Notre coopération n’a de sens que si elle est partagée. La mise en place de nos programmes de bourses est un bon exemple de cette coopération, la Thaïlande et la France les finançant conjointement.

A travers la formation des nouvelles générations, nous renforçons les relations d’amitiés et la compréhension mutuelle entre nos deux pays. Cela peut passer par l’échange de spécialistes français et thaïlandais ou par l’envoi d’étudiants pour leur permettre d’affiner leurs connaissances dans un domaine précis, selon une stratégie sectorielle définie en commun avec nos amis thaïlandais.

La France forme-t-elle davantage de Thaïlandais qu’avant, dans les différents secteurs ?

La France forme beaucoup de Thaïlandais. 500 étudiants thaïlandais sont aujourd’hui en France, dont certains bénéficient de bourses d’excellence du gouvernement français. En 2016, nous avons attribué 132 bourses sur l’ensemble de nos programmes. Ces chiffres sont plutôt constants et peuvent paraître modestes mais sont considérables compte tenu des secteurs et de l’excellence de la sélection, qui se fait par un comité conjoint franco-thaïlandais dans le domaine de la coopération scientifique et technique.

Depuis que la langue française a perdu son statut de seconde langue obligatoire dans les établissements secondaire en 2006, le nombre d’apprenants a mécaniquement diminué au bénéfice de l’anglais, du chinois et depuis peu d’autres langues asiatiques. L’Ambassade de France et l’Alliance française continuent de renforcer l’attractivité de la langue et contribuent à maintenir un enseignement de qualité qui profite à plus de 40.000 apprenants, répartis entre le secondaire, le système universitaire et l’Alliance française. Ces chiffres restent élevés. En témoigne le nombre croissant d’inscrits aux certifications de français langue étrangère (DELF – DALF et TCF) auprès de l’Alliance Française qui s’élève à 3.000 par an. C’est un signe très positif. Aujourd’hui, la Thaïlande compte environ 550.000 francophones, soit 0.8% de la population contre 0,7% pour le Vietnam. C’est un beau résultat qui nous encourage à renforcer encore nos actions en faveur de l’enseignement et de la promotion de la langue française.

Avec le décès du roi qui fait suite à celui, il y a sept ans, de sa sœur, la princesse Galyani, ce sont les soutiens les plus emblématiques à la langue française dans le royaume qui disparaissent. Pensez-vous qu’une page se tourne pour le rayonnement de la langue française dans le royaume, cette dernière doit-elle trouver de nouveaux soutiens ou pensez-vous qu’elle les a déjà?

En effet, la langue française a eu l’honneur de bénéficier de l’appui de Sa Majesté le Roi de Thaïlande qui était un formidable francophone, tout comme l’est Sa Majesté la Reine. La sœur ainée du roi, SAR la Princesse Galyani, autrefois professeur de français à l’Université de Thammasat, a fondé il y a 40 ans l’Association Thaïlandaise des Professeurs de Français (ATPF) aujourd’hui animée par un groupe extraordinairement dynamique d’enseignants et dirigée par SAR la Princesse Sirindhorn. Marraine de l’Alliance française de Bangkok, son attachement à notre pays demeure précieux et constant. La nouvelle génération est elle aussi francophile, la deuxième fille du prince héritier, SAR la Princesse Sirivannavari parle également le français.

Aujourd’hui encore, la maîtrise du français procure un prestige intellectuel auprès des plus hautes instances thaïlandaises.

Le rayonnement de la langue française est également assuré par un réseau extraordinairement dynamique d’universités en Thaïlande avec des départements de français performants et des alliances françaises, à Bangkok et en province, présentes depuis déjà très longtemps. L’Alliance française de Bangkok désormais installée sur le site de Lumpini, reste très active et représente avec ses annexes de Chiang Mai, Chiang Rai et Phuket plus de 8.000 inscriptions par an. Notre service culturel compte une attachée pour le Français dont la mission est d’accompagner au quotidien ces réseaux d’apprenants et d’enseignants.

Où en est-on de la politique culturelle de l’ambassade ?

C’est un axe fort de notre présence en Thaïlande. Pour moi, la politique culturelle, c’est l’identité de la France. Notre image est associée à la culture et il est important de montrer ce qui constitue notre ADN, notre appétence pour la culture. L’idée est de se focaliser avec les milieux d’affaire français et les partenaires thaïlandais sur des manifestations emblématiques qui correspondent à des objectifs communs. »La Fête », créée en 2003, continue. Mais elle est redessinée pour ne plus être focalisée sur quelques mois et en faire un programme de coopération à l’année en conservant son appellation désormais bien identifiée à la France.

Evidemment, « La Fête » est un peu mise en sommeil actuellement. Par respect pour le deuil thaïlandais, nous avons reporté certains événements qui auront finalement lieu à partir du mois de février. En 2017, de grandes manifestations vont aussi mettre en valeur la créativité française et thaïlandaise. Même les domaines scientifiques et universitaires sont concernés avec par exemple un colloque sur la ville l’an dernier.

L’auditorium de l’Alliance française dispose maintenant d’une projection numérisée, et on envisage de recréer et développer un festival de cinéma dans le cadre de « La Fête », qui permettrait de présenter ici à la fois le cinéma français commercial, populaire, mais aussi celui d’avant-garde et faisant la part belle au documentaire. Ce serait l’opportunité de présenter certains des films les plus marquants de l’année à un public qui n’a pas la possibilité de les voir, puisque pas assez de films français sortent en salle. Les films seraient sous-titrés en thaï pour que le public thaïlandais soit pleinement associé à cette manifestation.

La nuit des galeries est aussi au programme, avec une présence à Chiang Mai encore plus importante que l’année dernière.

C’est un enjeu universitaire, artistique et politique d’être présents aussi en dehors de Bangkok, d’autant que notre communauté française est partout dans le pays.

Enfin, pour célébrer le 160ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques franco-thaïlandaises, nous pensons à une grande célébration avec une « joute gastronomique », organisée à la résidence, a priori fin février, même si la date n’a pas encore été fixée.

Pour répondre à votre suggestion, ce serait en effet une bonne chose de faire coïncider cet événement avec les 50 ans de la FTCC, mais nous ne savons pas encore si nous y parviendrons, d’autant que nous avons déjà dû imposer à nos partenaires un changement de date.

Vous le voyez, la dynamique française que l’on veut créer n’a de sens que si elle est aussi thaïlandaise. Notre ambition est de marier des événements d’intensité moyenne et des événements plus mobilisateurs en fédérant tous les publics.

Vous étiez en poste à Bangkok entre 1999 et 2003 en tant que deuxième conseiller, comment retrouvez-vous aujourd’hui cette Thaïlande que vous avez connue il y a 15 ans ?

Politiquement, la situation n’est pas la même, mais je retrouve des constantes : la gentillesse des Thaïlandais et la beauté du pays, l’amitié franco-thaïlandaise. Le formidable patrimoine de sympathie dont je parlais au début de notre entretien s’est même développé.

Je retrouve une Thaïlande fidèle à elle-même et pourtant différente, où il est toujours aussi agréable de vivre. L’offre culturelle de Bangkok en fait une place artistique internationale aujourd’hui plus importante encore qu’hier et qui ne cesse de croître.