Interview de Son Excellence Gilles Garachon au Petit Journal (part.2)

ambassadeur-ba-350Et en ce qui concerne la communauté française?

La communauté française a triplé entre ces deux périodes. Elle s’est accrue, chez les résidents comme chez les touristes. Nous comptons 12.000 inscrits aujourd’hui, mais la communauté doit représenter 30 à 35.000 résidents, répartis dans le pays.

Je profite d’ailleurs de cette occasion pour rappeler à ceux de nos compatriotes qui ne l’ont pas encore fait de s’inscrire au Registre des Français établis hors de France. Cette inscription leur permet d’être identifiés et prévenus en cas de problème, mais aussi d’être informés de ce qui se passe dans le pays.

Sociologiquement, les retraités représentent 26% de notre communauté. Quand j’ai quitté la Thaïlande, ils représentaient aux alentours de 15% environ des inscrits. Les problématiques de santé et d’accompagnement sont donc importantes, mais beaucoup de jeunes viennent également tenter leur chance en Thaïlande. De fait, notre communauté installée est très diverse.

Numériquement, les Français de Thaïlande représentent une part importante de l’ensemble de la communauté française d’Asie, même si tous ne sont pas inscrits au Registre.

Quant aux touristes, nous sommes passés de 200.000 à 700.000 visiteurs français par an environ. Comme le nombre de résidents, le nombre de touristes a été multiplié par plus de trois.

Comment a évolué le milieu des affaires français en Thaïlande ?

Statistiquement, je trouve qu’il y a un peu moins de gens en contrat expatrié qu’à l’époque, mais avec peut-être un accroissement de ceux qui créent leur entreprise ici ou qui sont recrutés localement pour représenter des groupes français.

Beaucoup de gens qui résident ici sont des acteurs permanents des relations franco-thaïlandaises, c’est-à-dire des gens installés de longue date en Thaïlande, et qui pour beaucoup restent très mobilisés en faveur des intérêts français. Ils s’investissent dans le tissu économique et associatif, notamment avec la chambre de commerce, le comité de gestion du Lycée Français International de Bangkok et des autres établissements scolaires, le conseil au commerce extérieur, ou encore les associations comme Bangkok Accueil.

N’oublions pas les nombreux couples mixtes et jeunes binationaux, qui constituent une passerelle idéale entre nos cultures et nos intérêts. Je retrouve aujourd‘hui à la tête d’entreprises des jeunes que j’avais connus il y a 15 ans, et qui gardent un lien profond avec la France. Cette jeunesse est donc un atout formidable. Beaucoup sont d’ailleurs passés par le Lycée Français International de Bangkok.

Cette communauté nombreuse, diversifiée, attachée à ses racines tout en s’intégrant dans son pays d’accueil est sans doute notre plus belle ressource en Thaïlande.

Nos relations avec la Thaïlande ont commencé au 17ème siècle et se sont maintenues grâce au traité de 1856. Nous célébrons cette année le 160ème anniversaire des relations franco-thaïlandaises. Ces 160 années ont nourri une relation dense et riche, grâce à l’engagement de ces nombreux Français de Thaïlande et de ces Thaïlandais amoureux de la France qui sont parvenus à faire que notre pays ait ici une place particulière. Nous sommes les héritiers de ce beau patrimoine.

C’est donc une vraie gratitude que nous ressentons à l’égard de ceux qui ont construit ces relations des origines jusqu’à nos jours.

Comment avez-vous vécu le décès du roi ?

Je crois que nous avons vécu ce décès à l’unisson de nos amis Thaïlandais, pour lesquels cette disparition a été un véritable choc. Le profond respect, la dévotion de toutes ces personnes à l’égard de leur souverain nous ont beaucoup touchés.
Homme au destin exceptionnel, Rama IX aura été une figure centrale, essentielle dans l’histoire du pays. Il a œuvré sans relâche pendant ses 70 ans de règne pour que son pays accède à la modernité et la prospérité.
Naturellement, nous nous sommes associés à l’immense tristesse du peuple thaïlandais.

Quelles incidences cet événement a-t-il eu sur les affaires courantes entre l’ambassade et les autorités thaïlandaises?

Nous avons été particulièrement attentifs et à l’écoute de nos amis thaïlandais. C’est pourquoi nous avons adopté un code vestimentaire sobre et adapté aux circonstances. Nous avons bien entendu mis en berne nos drapeaux et reporté toutes les manifestations festives qui étaient prévues. La décision de maintenir la soirée caritative au bénéfice de notre association de bienfaisance a d’ailleurs été prise après une large concertation avec nos amis et partenaires thaïlandais.

Je crois que les Thaïlandais ont été particulièrement touchés par le fait que notre secrétaire d’Etat aux affaires européennes, M. Harlem Désir, vienne se recueillir à Bangkok devant l’autel dressé en l’honneur du roi au Ministère des Affaires étrangères. Notre ministre, M. Jean Marc Ayrault et de nouveau M. Harlem Désir se sont également rendus à l’Ambassade de Thaïlande à Paris où était ouvert un livre de condoléances, soulignant que la France était aux côté du peuple thaïlandais. A l’ambassade comme à l’Alliance française par exemple, nous avons observé collectivement une minute de recueillement.

Je me suis moi-même rendu à l’invitation des autorités thaïlandaises à une cérémonie de recueillement organisée au Palais Royal pour la communauté diplomatique.

Nous sommes et serons aux côtés des Thaïlandais durant l’année de deuil et participerons naturellement aux cérémonies qui l’accompagneront. La France sera représentée lors de la cérémonie de la crémation. Mes collègues parisiens savent l’importance d’une présence au plus haut niveau possible de nos autorités dans ces circonstances.

Un mot sur la demande du ministère thaïlandais des Affaires Etrangères concernant l’extradition de Thaïlandais accusés de lèse-majesté, quelle a été la réponse de la France?

Nous avons pris note de la demande d’extradition du ministère de la justice thaïlandaise qui a été transmise au ministère de la justice français. J’ai pu m’entretenir avec nos partenaires thaïlandais à ce sujet. La demande thaïlandaise concernait trois personnes, mais je ne peux pas en dire beaucoup plus car je n’en sais pas plus.

Qu’en est-il des entreprises et autres intérêts français dans le royaume dans le contexte actuel?

En dehors des secteurs du tourisme qui représente moins de 10% de nos activités en Thaïlande, de la publicité et des cosmétiques, le deuil national n’affecte en aucune façon la grande majorité des intérêts commerciaux français en Thaïlande.

Un certain nombre d’incertitudes planent sur la succession et le rééquilibrage des relations et/ou du rapport de force entre les élites civiles, l’armée et le palais réorganisé. Que pouvez-vous nous en dire ?

Il est bien légitime qu’après un très long règne, un nouveau règne implique un certain nombre de nominations. Je n’ai pas d’opinion à émettre là-dessus, mais en tant que chef d’équipe France, je pense qu’il faut être prêts à ces évolutions, réactifs et nouer les liens qui s’imposeront.

La question du respect des droits de l’homme s’est posée plus d’une fois ces derniers mois, amenant l’Union Européenne à exprimer, par l’intermédiaire des ambassadeurs des pays membres dont vous faites partie, ses réserves vis-à-vis d’un certain nombre de pratiques et politiques mises en place par les autorités thaïlandaises. Quel est votre sentiment sur l’évolution de la situation ces derniers mois et plus particulièrement ces dernières semaines et comment, selon vous, la situation est amenée à évoluer dans le contexte de la succession ?

Nos déclarations en avril étaient très liées à la perspective du référendum qui approchait, donc l’objectif était aussi de donner un signal de notre intérêt pour le respect des droits de l’homme durant cette période. Le référendum a eu lieu, la transition monarchique également. Aujourd’hui, les 28 Etats de l’UE demeurent attentifs à la situation. Nous constatons par ailleurs que les autorités thaïlandaises ont fait preuve d’une certaine retenue et qu’il n’y a pas eu de dérapage majeur. Notre objectif est de communiquer avec nos amis thaïlandais. Si nous avons des motifs de préoccupation, nous en discuterons avec nos partenaires thaïlandais.

Vous dites vouloir maintenir les canaux de communication avec la Thaïlande, bien qu’elle soit dirigée par une junte militaire. Je vous cite, »la France n’est pas l’amie de la Thaïlande seulement lorsque tout va bien, quand un ami va mal, on ne lui tourne pas le dos ». Pour le représentant d’un pays aussi attaché aux valeurs démocratiques et au respect des droits de l’homme que la France, on imagine que l’exercice n’est pas si simple. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre approche, votre méthode et les résultats obtenus jusqu’ici ?

Le lien qui unit la France et la Thaïlande est particulièrement fort. Notre relation est ancienne. Elle a connu des périodes fastes, et d’autres qui l’ont été moins, mais nous avons toujours maintenu le dialogue et la proximité dans nos relations. Je crois qu’il est important de maintenir cela pendant les périodes plus difficiles. Les décisions européennes qui ont été prises en juin 2014, et auxquelles nous avons pris toute notre part, n’affectent pas pour autant la nécessité de préserver le dialogue et de renouer avec la confiance. J’y suis tout à fait favorable, au même titre que mes collègues parisiens.

Nous entretenons des relations avec de très nombreux pays, certains ayant des systèmes politiques très proches du nôtre, d’autres ayant des systèmes différents, mais l’objet de la diplomatie est précisément de maintenir, voire de renforcer les liens. La Thaïlande est pour nous un pays important sur le plan politique et économique. Beaucoup de nos ressortissants y vivent, beaucoup viennent y faire du tourisme, beaucoup de nos entreprises y sont présentes, et la France réalise de nombreux échanges économiques avec la Thaïlande. C’est un pays avec lequel, je le rappelais tout à l’heure, nous avons des liens historiques anciens. Ce sont autant de raisons qui concourent à ce que nous poursuivions un dialogue amical dans un contexte particulier pour le pays.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Je voudrais rappeler à mes compatriotes de s’inscrire au registre des Français établis hors de France, c’est très important.

Par ailleurs, je crois qu’il faut être fiers d’être Français en Thaïlande, fiers de la relation de la France avec la Thaïlande, et qu’il faut tous ensemble à notre niveau faire notre possible pour intensifier encore cette relation, déjà très substantielle. Notre génération, comme les précédentes, se doit d’apporter sa pierre à l’édifice.

Propos recueillis par Pierre QUEFFELEC (//www.lepetitjournal.com/bangkok) vendredi 18 novembre 2016